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Véhicule militaire FARDC immobilisé à l’aéroport de Goma, Janvier 2025 (Photo de Teddy Mazina)
Par Bojana Coulibaly
(Version originale publiée en anglais dans Pan African Review)
Lorsque Félix Tshisekedi est devenu président de la République démocratique du Congo (RDC), peu d’attention a été accordée à ce qui est peut‑être le tournant le plus conséquent de ses premières années au pouvoir, à savoir, la décision délibérée de normaliser et d’institutionnaliser la coopération avec le Rwanda.
Entre février et juin 2021, la RDC et le Rwanda ont signé une série d’accords bilatéraux dans les domaines sécuritaire et économique en rupture avec des décennies de pratique. Pour la première fois depuis l’indépendance, le Congo ne canalisait plus ses politiques de sécurité et de ressources minières à travers les capitales occidentales et les réseaux belges établis de longue date. Kinshasa a, au contraire, choisi de travailler directement avec un État africain voisin sur la base d’intérêts partagés. Ce choix est précisément ce qui est devenu intolérable pour certains intérêts occidentaux, et particulièrement belges.
C’est exactement après ce mouvement vers une autonomie régionale que le récit a basculé. Une fois les accords conclus et leur mise en œuvre entamée, une nouvelle vague de discours a émergé de Kinshasa et de cercles académiques et de plaidoyer influents en Occident, présentant le Rwanda comme un agresseur et fabriquant une « crise du M23 » comme « preuve » des intentions prédatrices supposées de Kigali. Par un flux constant de rapports, de tribunes et de notes d’analyse, ces cercles ont présenté la situation comme une histoire d’expansionnisme rwandais, offrant des éléments de langage à des décideurs occidentaux inquiets à l’idée de perdre leur rôle central dans les affaires congolaises. Le moment et le contenu de ce discours suggèrent que ce qui était réellement perçu comme une menace n’était pas le comportement rwandais, mais la perspective d’un partenariat congolo‑rwandais contournant les canaux traditionnels d’influence occidentale.
Pour comprendre pourquoi, il faut rappeler la longue domination belge sur l’or et le diamant congolais. Depuis l’indépendance, le secteur de l’or et du diamant de la RDC a été organisé en grande partie à travers des circuits dominés par l’Occident. Les ordres religieux et les intérêts économiques belges ont joué un rôle central, en particulier au Sud‑Kivu. L’Église catholique, avec une forte présence de missionnaires belges tels que les Pères Blancs, n’était pas seulement une autorité spirituelle, mais aussi un acteur économique important. Dès le début du XXᵉ siècle, des prêtres belges et leurs associés ont contribué à organiser des routes commerciales reliant les mineurs artisanaux aux marchés européens. Anvers, en Belgique, s’est imposée comme une capitale mondiale du commerce et de la taille du diamant, alors même que la Belgique ne dispose pas de réserves naturelles de diamant. La position de la Belgique s’est construite sur l’or et le diamant extraits au Congo pendant et après la période coloniale.
Des creuseurs locaux dans des territoires tels que Mwenga extrayaient de l’or et d’autres minerais qui étaient ensuite transférés vers des raffineries de première catégorie et des ateliers artisanaux de l’autre côté de la frontière, au Rwanda. L’un des pôles de cette chaîne était le monastère de Gihindamuyaga, une institution confessionnelle dotée d’une aumônerie bien établie, de programmes de retraite spirituelle et d’une réputation dans la fabrication de bijoux et d’ouvrages métalliques en or, argent et cuivre, combinés à des pierres et du bois issus de la région. En pratique, cela signifiait qu’une partie du minerai congolais était raffinée ou transformée sous la supervision d’acteurs religieux ancrés dans les traditions missionnaires belges. À partir de là, les minerais pouvaient transiter par des canaux commerciaux, notamment la compagnie aérienne nationale belge Sabena (Société Anonyme Belge d’Exploitation de la Navigation Aérienne), devenue Brussels Airlines, et entrer dans les systèmes européens de raffinage et de négoce.
Ce schéma faisait écho aux activités de plus grandes entreprises belges telles que Sominki (Société minière et industrielle du Kivu), qui, pendant des années, a contrôlé les concessions minières et la logistique d’exportation de l’est du Congo vers la Belgique. La terre congolaise fournissait le minerai, les travailleurs congolais et rwandais fournissaient la main‑d’œuvre, et les intérêts belges coordonnaient les étapes finales, les plus lucratives, de la chaîne de valeur, bénéficiant d’un traitement fiscal favorable et d’un contrôle minimal. Au fil du temps, cela a créé une structure profondément enracinée dans laquelle ce n’étaient pas les États de la région, mais des acteurs externes, qui déterminaient la manière dont les minerais congolais entraient sur le marché mondial.
À la fin des années 1990, les transformations politiques dans la région des Grands Lacs ont commencé à perturber ces arrangements. L’arrivée de l’Armée patriotique rwandaise (APR) dans l’est du Zaïre/RDC en 1998 et le remaniement plus large des alliances ont affaibli les entreprises liées à l’Église et connectées à la Belgique au Sud‑Kivu. Les Pères Blancs et leurs réseaux économiques, y compris ceux liés à Gihindamuyaga, se sont retrouvés à opérer dans un environnement plus disputé. Ce n’est pas un hasard si cette période a vu une intensification de la rhétorique anti‑rwandaise dans certains cercles religieux et politiques, ainsi que l’essor d’un discours de politique occidentale présentant le Rwanda comme responsable du pillage des ressources du Congo. La perte du contrôle belge et occidental sur certaines routes minières a créé le besoin de nouveaux récits qui détournent l’attention de ceux qui avaient longtemps tiré profit de la richesse congolaise.
C’est dans ce contexte que le rapprochement de Tshisekedi avec Kigali doit être compris. Facilitée par des figures de la sécurité chevronnées telles que François Beya, qui avait servi sous Mobutu et Laurent‑Désiré Kabila avant de conseiller Tshisekedi, la nouvelle approche reposait sur une idée simple, à savoir, tourner la page du passé, construire un partenariat pragmatique et le faire sans tutelle occidentale. En février 2021, des hauts responsables de la défense et du renseignement de la RDC et du Rwanda se sont réunis à Kigali et ont signé un Protocole conjoint sur les opérations de sécurité et de renseignement. Ce cadre instaurait un partage direct et en temps réel des informations sur les groupes armés opérant dans l’est de la RDC, en particulier les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) et les ADF (Allied Democratic Forces), et définissait des opérations coordonnées contre ces menaces non-étatiques. Au lieu de se considérer comme des ennemis, Kigali et Kinshasa reconnaissaient formellement que leur sécurité était interdépendante et qu’une action conjointe serait plus efficace que des initiatives unilatérales ou des interventions conçues de l’extérieur, telles qu’« Umoja Wetu ».
Quelques mois plus tard seulement, les 26–27 juin 2021, Tshisekedi et Paul Kagame se sont rencontrés à Rubavu et à Goma et ont étendu cette coopération au domaine économique. Ils ont signé un Accord de promotion et de protection des investissements afin d’accorder des garanties réciproques aux investisseurs congolais et rwandais, une Convention de non‑double imposition pour réduire les barrières fiscales au commerce transfrontalier, et, surtout, un Mémorandum d’entente sur l’exploitation et le commerce de l’or qui liait l’entreprise publique congolaise Sakima SA à Dither Ltd, une société rwandaise privée. En vertu de ce mémorandum, l’or issu des concessions de Sakima au Kivu et au Maniema serait acheminé vers des raffineries rwandaises, telles que Gasabo Gold Refinery à Kigali. L’objectif était de mettre en place une chaîne d’approvisionnement formelle et traçable, susceptible de saper les réseaux de contrebande qui alimentaient de longue date les groupes armés et les négociants étrangers, et de retenir davantage de valeur ajoutée dans la région.
Pour la RDC, cela promettait une augmentation des recettes fiscales et un certain contrôle sur un secteur historiquement dominé par des intermédiaires étrangers. Pour le Rwanda, cela garantissait une source légale et prévisible de matières premières pour son industrie de raffinage. Pour les deux États, il s’agissait d’une affirmation de leur droit à gérer leurs propres ressources et leur sécurité à travers des institutions africaines, plutôt que par des dispositifs européens ou nord‑américains. Un tel arrangement bilatéral, d’État à État, concernant l’or n’avait jamais existé depuis l’indépendance. Pendant des décennies, la Belgique et d’autres acteurs occidentaux avaient été au cœur de l’organisation et de la taxation de ce commerce. Soudain, deux gouvernements africains proposaient de « prendre les choses en main ».
C’est immédiatement après ce tournant que le discours sur le Rwanda a changé de manière spectaculaire. À la fin de l’année 2021 et en 2022, Kinshasa, sous l’effet d’un mélange de pressions internes et de lobbying externe, a commencé à accuser publiquement le Rwanda de soutenir une « résurgence de la rébellion du M23 » et de chercher à piller les minerais congolais. Le Congo Research Group basé à New York University et son organisation Ebuteli basée à Kinshasa, sous la direction de l’universitaire américain Jason Stearns, ont joué un rôle de premier plan dans la consolidation et la diffusion de ce narratif. Leurs publications et interventions médiatiques ont présenté la crise exclusivement comme « la preuve » d’une supposée agression rwandaise et les ouvertures antérieures de Tshisekedi envers Kigali comme une erreur de calcul. Ce faisant, ils ont conféré à ce récit un habillage académique et “expert” qui épousait de près les intérêts des gouvernements occidentaux et des réseaux liés à la Belgique, soucieux de ne pas être marginalisés.
Ce revirement soudain soulève des questions évidentes. Les intérêts fondamentaux du Rwanda n’ont pas changé du jour au lendemain. Le protocole sécuritaire de février 2021 et les accords économiques de juin étaient toujours en vigueur, ou venaient à peine de commencer à être mis en œuvre, lorsque les accusations ont pris le devant de la scène. Le M23, pour sa part, était formellement engagé dans un dialogue avec Tshisekedi, et une médiation régionale était en cours. Ce qui avait changé, en revanche, c’était l’équilibre des influences sur l’agenda minier et sécuritaire de la RDC. En signant des accords contraignants avec Kigali, Tshisekedi avait signalé sa volonté de réduire la dépendance envers des cadres centrés sur l’Occident et d’expérimenter des solutions régionales. L’arrangement bilatéral sur l’or, en particulier, constituait un défi direct pour des réseaux aux racines historiques belges et aux soutiens occidentaux contemporains, qui profitaient depuis longtemps des exportations congolaises dans une quasi‑opacité.
Vu sous cet angle, la construction rapide d’un nouveau récit dominant par des groupes tels que le Congo Research Group et Ebuteli apparaît moins comme une évaluation neutre que comme une intervention politique au service de ces intérêts menacés. En martelant le fait que le Rwanda était « le méchant », ces organisations ont contribué à créer un environnement discursif dans lequel la suspension ou la remise en cause des accords bilatéraux pouvait être présentée comme un acte de « défense de la souveraineté congolaise », plutôt que comme ce qu’elle était réellement : un moyen de préserver l’espace d’action des intermédiaires occidentaux traditionnels et des réseaux connectés à la Belgique.
Rien de tout cela ne nie la complexité de la situation dans l’est de la RDC ni la souffrance des civils. Il s’agit plutôt d’insister sur le fait que la manière dont le conflit est présenté importe. Lorsque des analystes et des institutions choisissent de faire commencer l’histoire avec la prétendue « agression rwandaise » de 2021–2022, ils effacent l’histoire plus profonde de ceux qui ont contrôlé l’or et le diamant congolais, de ceux qui ont bénéficié de chaînes d’approvisionnement opaques, et de ceux qui étaient sur le point de perdre lorsque le Rwanda et la RDC ont décidé de coopérer selon leurs propres termes.
Les accords de 2021 sur la sécurité et l’or représentaient une tentative sérieuse de s’attaquer à deux causes profondes de l’instabilité, les groupes armés et les flux miniers illicites, par le biais d’un partenariat régional direct. Cette expérience a été écourtée, non parce qu’elle était intrinsèquement irréalisable, mais parce qu’elle menaçait des intérêts occidentaux, et particulièrement belges, profondément enracinés. Le conflit dans l’est de la RDC aujourd’hui est ainsi le produit de récits soigneusement construits qui pénalisent les efforts africains pour tracer une voie plus autonome.
Comprendre comment les accords Rwanda–RDC de 2021–2022 ont été sapés est essentiel pour reconnaître que la coopération régionale authentique, plutôt que des récits dictés de l’extérieur, offre la voie la plus réaliste vers une stabilité durable dans la région des Grands Lacs.